par Jonathan Thibeault
Le Groupe CODERR projette la mise en service, d’ici 2028, d’une usine de transformation d’aluminium recyclé visant une capacité annuelle de 5 000 tonnes, un projet qui s’inscrit à la fois dans une logique industrielle et dans le développement d’une chaîne de valeur locale autour de la matière postconsommation.
Actif depuis plus de 40 ans dans la gestion des matières résiduelles, mais surtout dans l’insertion sociale et socioprofessionnelle, l’organisme d’économie sociale a amorcé, il y a six ans, un virage stratégique vers la transformation de l’aluminium.
« Depuis 2020, l’objectif est clair : transformer davantage de matière en région et démontrer que l’économie sociale peut aussi faire de la transformation industrielle. L’idée n’est pas seulement de trier ou de démanteler, mais aussi de créer une véritable valeur ajoutée qui génère de l’emploi ici », explique Dave Gosselin, directeur général adjoint.
Après une première phase consacrée à l’industrialisation du démantèlement d’unités réfrigérées, un investissement de 3,2 M$ en 2023 a permis de produire des flocons d’aluminium à partir de radiateurs. La prochaine étape vise une montée en puissance significative. « Ce qu’on prépare, ce n’est pas une petite amélioration : c’est un changement d’échelle important. La prochaine étape consiste à élargir le type de matières traitées pour augmenter considérablement notre capacité », poursuit-il.
Un projet porté par la croissance du marché
Le positionnement de CODERR repose sur une demande en forte progression pour l’aluminium recyclé, notamment en Amérique du Nord. L’entreprise ne se positionne pas comme fondeur, mais comme un maillon stratégique entre la collecte et la transformation. « On ne fait pas de fonderie ici. Notre rôle, c’est de conditionner la matière pour qu’elle puisse ensuite être utilisée efficacement par d’autres industriels. Tout ce qu’on produit actuellement se vend déjà, ce qui montre qu’il existe un réel débouché pour cette matière », affirme Monsieur Gosselin.
Le principal défi demeure toutefois la sécurisation des intrants.« Le vrai défi n’est pas technologique : il est dans la chaîne de valeur, dans l’approvisionnement et dans l’arrimage avec les clients. Ce n’est pas n’importe qui qui peut se lancer là-dedans du jour au lendemain; il faut la matière, les contrats, la logistique et toute la chaîne autour », ajoute-t-il.
La directrice générale Josée Gauthier abonde dans le même sens. « Dans un projet comme celui-là, le plus difficile n’est pas d’acheter la machine, c’est de sécuriser les volumes. La clé, c’est d’avoir des ententes solides pour garantir l’approvisionnement avant même de bâtir l’extension de l’usine. Les 5 000 tonnes visées en 2028 demandent énormément de travail en amont pour s’assurer que la matière se rende jusqu’à nous. »
L’accès à la matière est par ailleurs facilité par l’évolution récente du système de collecte sélective au Québec, désormais centralisé et uniformisé. « Le nouveau cadre change beaucoup de choses, parce qu’il simplifie l’accès à la matière. Avant, il aurait fallu multiplier les ententes avec les municipalités; aujourd’hui, le fait d’avoir un interlocuteur unique comme Éco-Entreprises Québec rend le projet beaucoup plus réaliste », explique Madame Josée Gauthier.
Une matière stratégique pour l’industrie
Le procédé sélectionné et qui sera proposé par le Groupe CODERR permettra d’éliminer les contaminants organiques grâce à la chaleur, afin d’obtenir un aluminium sec et conforme aux exigences des transformateurs. Cette matière pourra ensuite être livrée sous différentes taille de flocons ou de granules selon les besoins.
« Pour que la matière ait une valeur industrielle, il faut arriver à un flocon le plus sec possible, avec le moins d’impuretés possible. La granulométrie, l’humidité, la poussière, les impuretés : ce sont tous des paramètres qui influencent la valeur finale du produit. On peut ajuster la grosseur du flocon selon les besoins de l’utilisateur final », précisent Mme Gauthier et M. Gosselin.
Dans un contexte où les critères ESG prennent de plus en plus d’importance, l’aluminium recyclé constitue un intrant stratégique.
« L’aluminium recyclé que l’on produit coche à la fois les cases environnementales, sociales et économiques. En plus d’être recyclée, cette matière a une très faible empreinte carbone, ce qui devient un atout majeur pour les marchés », ajoute-t-il.
Sensibilisation et qualité des intrants
La performance du modèle repose aussi sur la qualité de la matière récupérée en amont. Une part importante de l’aluminium domestique demeure contaminée, ce qui limite sa valorisation. « Une assiette d’aluminium souillée n’a pas de valeur au départ, mais une fois nettoyée correctement, elle peut redevenir une ressource. Il faut réussir à transformer une matière résiduelle en matière utile, et c’est là que toute la réflexion se fait », souligne Josée Gauthier.
Une chaîne de valeur à double impact
Au-delà de l’aspect industriel, CODERR mise sur un modèle distinctif où les revenus sont réinvestis dans la communauté. « L’innovation, pour nous, n’est pas seulement technologique : elle est aussi sociale. On transforme une matière pour générer des revenus qui servent ensuite à soutenir des projets structurants et de l’aide à la personne. Ce qu’on crée entre l’achat et la revente de l’aluminium, c’est une double valeur : une valeur industrielle et une valeur sociale », conclut Madame Gauthier, citant notamment la construction de logements abordables déjà réalisée à Alma et un projet similaire en cours de construction à Chicoutimi.