par Céline Normandin
Après avoir connu des embûches, le manufacturier récolte aujourd’hui les fruits de sa résilience grâce à un virage stratégique vers la spécialisation.
Shawinigan Aluminium située dans la même région qui a réalisé la première coulée d’aluminium au Canada (1901), incarne à la fois l’histoire de l’aluminium et sa modernité. Après une décennie de turbulences marquées par des crises sanitaires, des tensions géopolitiques et des barrières tarifaires, l’entreprise a su se réinventer et redéfinir son identité pour devenir le « meilleur manufacturier de billettes d’aluminium au Canada en 2025 », un titre décerné par Metal and Mining Review.
Une décennie de navigation en eaux troubles

Julien Houde Lord, Président chez Shawinigan Aluminium (Crédit photo : Sylvain Meyers, le Nouvelliste)
Depuis sa fondation en 2014 par le consortium Groupe Sotrem-Maltech — suite au retrait de Rio Tinto Alcan de la région —, Shawinigan Aluminium a dû faire face à un environnement macroéconomique ardu. La concurrence internationale, l’onde de choc de la pandémie de COVID-19 et, plus récemment, l’imposition de tarifs douaniers américains ont forcé l’organisation à une introspection de son modus operandi.
Historiquement, l’industrie canadienne de l’aluminium reposait sur une relation de complémentarité naturelle avec les États-Unis. Cette dernière a cependant été mise à mal par les politiques commerciales protectionnistes.
« Les tarifs ont un gros effet de rupture dans la prédictibilité. Dans la situation actuelle, il est beaucoup plus difficile de faire des investissements. Le contexte appelle beaucoup plus à la prudence que par le passé », explique Julien Houde Lord, président chef de direction de l’entreprise.
Passer de la commodité à la spécialité
Shawinigan Aluminium a procédé à un véritable changement de philosophie de production à la suite d’une révision stratégique. Au tournant de la dernière décennie, l’objectif était d’augmenter le volume pour garantir la rentabilité. Cependant, face à la pression des marchés, l’entreprise a opéré un virage en 2023 en favorisant la valeur ajoutée au volume.

Shawinigan Aluminium, située sur le site de la première coulée d’aluminium au Canada (1901), incarne à la fois l’histoire de l’aluminium et sa modernité.
Alors qu’avant la pandémie, les produits spécialisés ne représentaient que 30 % à 35 % de leur portfolio, ils constituent aujourd’hui plus de 85 % de l’offre. L’entreprise s’est taillé une place de choix en augmentant l’offre de billettes de petit diamètre et d’alliages complexes (à partir de 75 mm et de séries de 2 xxx et 7xxx), un segment boudé par les grands producteurs dont les structures sont optimisées pour la production de billettes de plus gros diamètres et en série d’alliages plus communs (178 mm et plus de série 3xxx et 6xxx).
Cette agilité permet à Shawinigan Aluminium de dominer 90 % du marché nord-américain des billettes destinées à la fabrication de cylindres (médicaux, de plongée et de gaz industriels). En se diversifiant vers la défense, l’aérospatial et l’automobile, l’entreprise utilise sa petite taille comme un avantage compétitif : il est beaucoup moins coûteux pour elle de produire des alliages complexes et des séries variées que pour une méga-usine.
La R&D « en direct »
L’un des défis majeurs de cette transition a été de maintenir une qualité irréprochable tout en multipliant la diversité des produits. Passer de 50 à 500 produits différents exige une rigueur organisationnelle exceptionnelle. Pour ce faire, le département de qualité a été renforcé, intégrant notamment un poste de support technique qui agit comme un pont essentiel entre les exigences du client et la réalité de l’usine. « Notre force est notre capacité à avoir un haut taux de satisfaction de nos clients et d’avoir des produits de haute qualité dans différents domaines. On réussit à être choisis alors que d’autres compagnies se spécialisent dans un seul domaine », ajoute M.Houde-Lord.
Compte tenu du caractère unique des actifs de coulée de Shawinigan Aluminium, la recherche et développement (R&D) se fait directement sur la ligne de production, et non pas en laboratoire. Puisque leurs équipements sont uniques, chaque nouveau test est une opération réelle. Le risque est énorme : une seule coulée de test peut coûter jusqu’à 200 000 $US. Cette réalité impose une culture de la « perfection du premier coup ».
« Notre R&D est un processus d’amélioration continue en production réelle », indique le président de l’entreprise. La « recette » est peaufinée avec le client jusqu’à l’atteinte des propriétés mécaniques souhaitées, ce qui fait que l’entreprise parvient à innover sans compromettre sa viabilité financière.
Une entreprise ancrée dans l’histoire régionale
Julien Houde Lord se trouve au cœur des transformations vécues par Shawinigan Aluniminum depuis sa création. Entré comme stagiaire en 2015, il a gravi les échelons à travers sept postes différents avant de prendre la présidence en 2023. Et comme bien des gens de la région, sa famille a participé au développement du secteur de l’aluminium. Son lien avec l’usine est encore plus intime puisque son grand-père a participé au démarrage des installations initiales.
Cette continuité se reflète dans la gestion de l’entreprise et des 106 employés. La révision stratégique de 2023 imposait un changement de philosophie et de culture où le besoin du client n’est plus seulement la préoccupation des ventes, mais celle de chaque travailleur sur le plancher. En doublant les effectifs techniques et commerciaux (passant de quatre à huit personnes), l’entreprise a réussi à devenir un partenaire direct pour ses clients.
Un avenir entre prudence et opportunisme
L’horizon 2026 reste flou en raison de l’incertitude géopolitique mondiale. « Malheureusement, je crois que dans les prochaines années ce sera bussiness as usual, mais avec moins d’investissement », laisse tomber M. Houde Lord.
L’entreprise ne compte pas nécessairement sur le statu quo. Le développement récent en 2026 des disques d’aluminium, ou slugs et la reprise de la série 7000 visant la défense et l’aérospatiale traduisent la volonté du manufacturier d’ajouter de diversifier les étapes de transformation à sa chaîne de valeur.
M. Houde Lord donne également l’exemple du secteur de la défense canadienne que l’entreprise pourrait desservir, tout en consolidant ses acquis aux États-Unis, ou encore mieux, rapatrier la fabrication de produits au pays. « La transformation se fait du côté américain pour fournir des Bombardier, où l’aluminium est produit ici, généralement transformé aux USA et retourné au Canada. Comme pays, ce serait bien d’investir dans des actifs souverains et être capable de transformer à 100% à l’intérieur de nos frontières. Si on ne fait pas de reshoring volontaire, on passe à côté d’une belle occasion d’injecter l’augmentation du budget de la défense canadienne dans notre économie, sans oublier l’expertise qui vient avec. »
