Par Francis Gosselin

Le Québec, on le sait, est l’une des géographies les plus avantageuses en matière d’émissions par tonne d’aluminium produit.
Jusqu’à tout récemment, cela représentait un avantage majeur pour le Québec, qui, combiné au coût relativement faible de l’énergie, nous procurait un avantage inégalable sur les marchés internationaux.
L’avantage presque injuste du Québec
Avec des rejets correspondant à environ 2 tonnes de CO2 équivalent (CO2e) par tonne d’aluminium produit, le Québec est un leader mondial, émettant une fraction de la moyenne mondiale, qui se situe entre 12 et 15 tonnes CO2e par tonne.
Selon les données publiées, la Chine et l’Inde se situeraient même plutôt autour de 18 à 20 CO2e.
Cet écart, on le sait, provient de l’avantage notoire du Québec en matière de génération électrique : 99% de l’électricité produite dans la province est de source renouvelable, alors que la Chine et l’Inde misent plutôt sur une énergie au charbon.
Elle est aussi le résultat d’investissements historiques majeurs et constants dans les procédés et les technologies de production. Avec Elysis et d’autres innovations, cette tendance devrait se poursuivre dans les prochaines années.
Le risque a-t-il remplacé le vert?
De 2010 à 2024, les efforts de décarbonation des chaînes d’approvisionnement, la pression croissante des investisseurs ESG et l’entrée en vigueur de règlementations restrictives, dont le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, se sont avérés très favorables à la production québécoise.
Entre les constructeurs automobiles et les fabricants de canettes, on pouvait imaginer d’exiger une prime correspondant à la valeur symbolique, environnementale et règlementaire d’un aluminium bas carbone.
La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions sino-américaines et la politique tarifaire du président Trump ont toutefois changé la donne.
En très peu de temps, les principes ESG ont été soit abandonnés, soit modifiés afin d’intégrer la sécurité d’approvisionnement, la proximité géographique et l’appartenance à un « bloc », la possibilité de tarifs et la souveraineté industrielle.
À preuve, le secteur de la Défense, historiquement boudé par les investisseurs ESG, fait désormais partie des industries autorisées. Quand vient le temps de défendre les démocraties, le complexe miltaro-industriel devient soudainement vertueux.
Il n’en demeure pas moins que, malgré ce changement de posture, le Québec est toujours particulièrement bien positionné sur ces critères. En dépit des stratagèmes populistes déployés par nos voisins du Sud, un acheteur américain pourrait refuser de payer une « prime verte », tout en préférant systématiquement et stratégiquement le Québec à la Chine ou à la Russie (qui sont le 1er et le 3e producteur mondial d’aluminium respectivement).
Le paradoxe
Bien que la nouvelle donne géopolitique et macroéconomique puisse nous rendre nerveux, le remplacement de l’ESG par des paramètres de risque pourrait renforcer certains avantages du Québec sur les marchés de proximité.
La sécurisation des chaînes d’approvisionnement sur les matériaux critiques, la réduction de la dépendance à la Chine et le rapatriement d’activités manufacturières sont entièrement compatibles avec la trajectoire historique du Québec.
Ce sont d’ailleurs ces arguments qui constituent le socle durable de notre avantage concurrentiel. Alors que la Chine décarbone progressivement son réseau électrique, que les Émirats arabes unis investissement massivement dans le solaire à grand échelle, et que les Américains envisagent le retour au nucléaire, l’écart carbonique pourrait se rétrécir.
Mais la stabilité politique et énergétique, le savoir-faire métallurgique, l’intégration aux chaînes de production nord-américaines et européennes, et notre forte capacité d’innovation, demeureront, pour longtemps, un avantage réel.
Dans un monde plus fragmenté, l’aspect vert perd en importance, relativement à d’autres facteurs. Cela ne signifie pas d’abandonner ces efforts. Mais de miser aussi sur l’ensemble des avantages qui font du Québec un fournisseur fiable, résilient et résolument tourné vers l’avenir.