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Par Francis Gosselin

Bien que le Québec soit à lui seul la quatrième nation la plus importante dans la production d’aluminium au monde, nous en transformons relativement peu en produits finis. Sur les 3.3 millions de tonnes produites au Canada chaque année, 90% est québécois.

Et sur le lot, 80% est exporté comme aluminium brut. C’est même le premier produit d’exportation du Québec.

Économie d’échelle, énergie d’échelle

On ne peut pas reprocher aux entrepreneurs d’ici de manquer d’ambition. Nous avons bâti une filière de classe mondiale qui fait l’envie de nombreux pays du monde.

Mais il faut aussi admettre, toutefois, que le modèle industriel qui a permis au Québec de devenir cette plaque mondiale de l’or gris, combiné à des incitatifs historiquement conçus surtout pour la production du métal primaire à grande échelle, a découragé les transformateurs à valeur ajoutée.

C’est un intéressant paradoxe.

L’allocation du capital, après tout, suit les rendements.

Et dans l’univers de l’aluminium, le rendement, c’est en grande partie une histoire d’énergie. Alors que les alumineries québécoises paient un tarif défiant toute concurrence, les acteurs en aval de la chaîne paient progressivement de plus en plus cher.

Près du double, en fait.

Une pépinière formidable

On recense plus de 1700 entreprises dans l’aluminium au Québec… mais l’analyse révèle qu’il s’agit d’un très grand nombre de petites entreprises.

Petites, ce qui dans les circonstances qui nous touchent ces derniers mois, veut dire aussi beaucoup plus vulnérables aux aléas tarifaires et géopolitiques.

Nous avons exploité depuis le début du siècle dernier un modèle qui a produit des résultats spectaculaires : une industrie difficile à délocaliser, de bons emplois hors des grands centres, une production fiable et constante.

Ce faisant, nous semblons avoir négligé de bâtir un véritable écosystème autour. Si la solidité du noyau n’est plus à démontrer, l’ensemble de la filière souffre du petit nombre d’acteurs de grande taille en aval.

Le contraste est frappant.

Les outils de politique publique qui ont très bien servi la première transformation depuis 1900 ne créent pas automatiquement les conditions nécessaires à la deuxième et la troisième transformation.

Capturer toute la valeur

Monter dans la chaine de valeur ne veut pas dire d’essayer de tout faire.

Nous parviendrons uniquement en ciblant les segments où nos compétences industrielles et la présence de clients locaux et internationaux nous permettra de créer une taille critique et un avantage défendable contre les tarifs et la concurrence.

L’aéronautique, le transport collectif, les infrastructures électriques, les bâtiments et récemment, la défense, comptent parmi les filières complémentaires où il nous reste des cartes à jouer. De plus, dans ces secteurs, la qualité de la matière brute, la traçabilité tout au long du processus, la présence d’une expertise de conception locale et l’empreinte carbone comptent.

Comme on le voit ces jours-ci, les marchés publics peuvent donner un coup de pouce à l’émergence et à l’accélération de joueurs majeurs.

Pour y arriver toutefois, il faut aussi soutenir les maillons intermédiaires : laminage, extrusion, production d’alliages, usinage et finition… ce qu’on appelle « deuxième et troisième » transformation peut effectivement dissimuler une série d’étapes successives qu’il importe de développer en parallèle.

Ne pas attendre l’intervention

Si l’État a certainement un rôle à jouer, les entreprises doivent elles aussi s’y mettre.

Les marchés publics constituent un levier, c’est vrai. Encore faut-il que les entreprises qui s’y attaquent se montrent exemplaires, et servent l’État avec les standards les plus élevés de transparence et de fiabilité. Nous avons été habitués à de nombreux programmes de subventions et d’achats préférentiels. Cela peut aider, un temps. Mais la dépendance à l’État ne fait pas des entreprises fortes lorsque la concurrence internationale s’organise.

Pour bâtir un écosystème performant et innovant, les PME peuvent aussi mettre en commun des équipements, développer des plateformes de démonstration, et constituer des sources de capital patient qui peuvent réduire le risque associé à certains de ces investissements.

Enfin, la circularité représente une occasion de reconstruire une chaîne intégrée. On dit souvent que l’aluminium est recyclable à l’infini.

C’est vrai. Mais l’est-il?

Bien préparé, l’aluminium recyclé demande beaucoup moins d’énergie que le métal primaire. Mais le Québec manque d’infrastructures et de débouchés adaptés.

Sortir du piège

Le Québec a déjà réussi la partie la plus difficile : bâtir un noyau industriel de calibre mondial autour d’un aluminium propre et stratégique.  Le prochain défi consiste à transformer cet avantage énergétique en avantage entrepreneurial.

Pour ce faire, il faudra relier producteurs, transformateurs, donneurs d’ordres, chercheurs et investisseurs.

Car la véritable richesse ne se mesure pas uniquement en tonnes de métal exportées, mais dans la valeur, les savoir-faire et les entreprises que chaque tonne permet de conserver ici.