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Par Nathalie Ménard

Il y a 30 ans, la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques était créée. Sa mission, analyser, former et diffuser son expertise sur la géopolitique internationale, auprès des universités, des organismes d’États, des organisations internationales, du secteur privé et de la société en général.

Vous me direz que c’était une excellente idée, que cette Chaire est encore plus pertinente actuellement… mais, quel est le rapport avec l’industrie québécoise de l’aluminium?

La réponse est simple. La Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ne travaille pas pour l’industrie de l’aluminium, mais elle est un outil de compréhension géopolitique indispensable pour tous ceux et celles qui y opèrent. Et à plus forte raison actuellement, où une décision présidentielle américaine peut encore coûter de gros sous à l’économie québécoise et à l’industrie de l’aluminium.

Rappelez-vous, en 2024, avant les droits de douane américains, les producteurs canadiens exportaient en moyenne 1,1 milliard de dollars d’aluminium aux États-Unis, chaque mois.

Photographié par Audrey Boivin Photographe.

La Grande entrevue a été réalisée à l’École de technologie supérieure à Montréal, en mars 2026.


En janvier 2025, 95 % de l’aluminium produit au Québec était encore exporté vers les États-Unis. Depuis l’imposition des droits de douane, en mars 2025, les exportations moyennes mensuelles ont chuté à 848 millions, une baisse de 24 %. Malgré ces chiffres impressionnants, les producteurs disposent d’un mécanisme d’atténuation permettant d’absorber une partie des droits de douane par les entreprises américaines qui dépendent de l’aluminium canadien.

Photographié par Audrey Boivin Photographe


Les vraies grandes perdantes, ce sont nos PME. Plus de 80 % des exportations de la 2e et 3e transformation – les produits finis ou semi-finis – prenaient aussi la route vers le voisin du Sud. Les effets sont majeurs pour les transformateurs d’aluminium québécois, car ils doivent payer les mêmes tarifs que les Américains, même s’ils achètent leur aluminium localement ou ailleurs dans le monde; le prix étant établi selon le London Metal Exchange (LME), auquel on ajoute la « prime Midwest » en Amérique du Nord. Et plus encore avec l’addition des droits de douane lorsque leurs produits transformés traversent la frontière. Ça fait beaucoup!

Charles-Philippe David, la référence

Donc, pour décoder cette tempête commerciale, la « non-stratégie » politique de notre voisin états-unien qui secoue l’industrie de l’aluminium, le Magazine AL13 s’est entretenu avec Charles-Philippe David (CPD), fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand et particulièrement de l’Observatoire sur les États-Unis, la référence incontournable sur la politique américaine au Québec. Nous en avons profité pour revenir sur les 30 années d’existence de cette institution d’exception.

Homme de passion et d’engagement, Charles-Philippe David nous livre ici son analyse factuelle, sans complaisance, d’un monde qui, selon lui, est entré dans une ère d’imprévisibilité permanente : « Un électrochoc », dit-il.

Charles-Philippe David ne se présente plus. Ou plutôt, il a passé 40 ans à se faire connaître — et à communiquer ce qui se passe chez le voisin américain.

Né à Montréal en 1957, issu d’une famille où la politique et l’engagement public coulent dans les veines depuis plusieurs générations, il a choisi une autre voie que ses ancêtres politiciens : celle du chercheur, du pédagogue et du passeur de savoir. Titulaire d’un doctorat de Princeton, membre de la Société royale du Canada, professeur d’études stratégiques au Collège militaire royal de Saint-Jean-sur-Richelieu, il a fondé en 1996 la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM — un pari fou à l’époque, mais une organisation de référence aujourd’hui.

Le Collège militaire a, en quelque sorte, façonné les bases, la vision de son approche pédagogique et de l’enseignement des relations internationales. « Le Collège militaire était méconnu, mais lorsque de gros événements internationaux se sont produits, dont la fin de la Guerre froide, les médias se sont alors tournés vers le petit département de cinq professeurs en études stratégiques pour expliquer les situations qui se produisaient. Et on a occupé le terrain. Le monde s’est mis à connaître cet établissement. L’occasion a créé l’opportunité ».

AL13 : On vous voit partout. Vous êtes LA référence en matière de politique américaine au Québec. Qui est Charles-Philippe David, et qu’est-ce qui vous a mené vers cette spécialité ?

Photographié par Sylvain Légaré

Charles-Philippe David, Élisabeth Vallet, Jean-Philippe Wauthier, Frédérick Gagnon et Christophe Cloutier-Roy lors d’un panel organisé dans le cadre de la soirée électorale américaine 2024 de la Chaire Raoul-Dandurand.


CPD : « Des études, du travail acharné — mais surtout une passion, une motivation. Je dis ça à mes étudiants : vous allez réussir si vous êtes passionnés et motivés. J’étais très très très motivé. J’ai pris la décision, après mes études de doctorat aux États-Unis, de revenir ici au Québec. […] je dois redonner ici la connaissance que j’ai apprise, que j’ai emmagasinée, pour la transmettre à la génération qui suit. Je trouvais, en toute franchise, que les cours sur les États-Unis n’étaient pas les meilleurs quand moi j’étais étudiant ici — il n’y avait personne qui travaillait vraiment sur ce pays-là. Vous vous imaginez, dans une économie profondément interdépendante avec l’Amérique du Nord, et on ne connaissait pas vraiment notre voisin. On se distingue par sa spécialité d’un pays quand on connaît ce pays-là, par des voyages, des séjours d’enseignement, de prises de contact. J’ai fait tous les états américains, sauf deux.

Ça donne un positionnement particulier, cette proximité-là par rapport aux autres chercheurs, donnant ainsi une crédibilité distinctive. Alors voilà, je me suis donné comme mission de revenir ici et de redonner en enseignement ce que j’avais appris ».

AL13 : La politique était aussi présente dans votre famille…

CPD : « On ne peut pas nier qu’il y a des racines. J’ai des sœurs qui ont été en politique — tout le monde les connaît. Mais même avant ça, mon père, qui n’était pas en politique, était cardiologue, a fondé l’Institut de cardiologie de Montréal. Et lui nous parlait souvent de son père, Athanase, qui lui aussi avait créé des choses importantes dans notre société. Et son épouse, Antonia Nantel, a fondé l’Orchestre symphonique de Montréal. Puis son père à lui, Laurent-Olivier David, mon arrière-grand-père, était un patriote. Donc, j’ai tout découvert ça de manière livresque, parce que je ne les ai pas connus, ces hommes-là. Mais en lisant leurs œuvres et en m’intéressant à leur histoire, j’ai réalisé qu’ils avaient laissé une marque importante dans la société québécoise et canadienne.

Ma petite institution, ma petite PME à moi, mon entrepreneuriat, ça a été de créer cette Chaire. Et souvent, on ne s’imagine pas, quand on crée quelque chose, quelle vie elle aura, quelle taille, quelle influence. »

Et selon lui, les chefs d’entreprises du milieu de l’aluminium en savent quelque chose lorsqu’ils se lancent en affaires.

« J’ai la chance d’enseigner un domaine où les gens sont déjà intéressés. […] c’est avec les élections de 2000, Bush contre Gore, que l’opinion publique québécoise a changé, passant d’un certain désintérêt ou un intérêt mitigé, sauf pour prendre des vacances au soleil… Il n’y avait pas d’intérêt politique face aux États-Unis avant la fameuse élection de l’automne 2000 où nous n’avons pas eu de résultats. Tout le monde s’est mis à nous appeler et demander d’expliquer ce qui se passait. C’était la première fois, dans l’histoire moderne des élections aux États-Unis, où on ne pouvait pas déclarer de vainqueur. C’est à partir de là que l’intérêt a été décuplé. Et c’est la raison pour laquelle nous avons créé en 2002, l’Observatoire sur les États-Unis. […] on avait la masse critique, on était capable de refaire en plus petit, avec l’Observatoire, ce que la Chaire est de l’intérieur. Maintenant, on a cinq observatoires : États-Unis, Moyen-Orient et Afrique du Nord, Géopolitique, Conflits multidimensionnels et le Centre FrancoPaix.

1996, un pari audacieux

La Chaire Raoul-Dandurand naît dans des conditions pour le moins particulières : fermeture du Collège militaire royal de Saint-Jean, contexte référendaire, réticences universitaires face au financement privé. Trente ans plus tard, c’est une machine bien huilée : cinq observatoires, une centaine de chercheurs associés et un nombre incalculable d’interventions médiatiques depuis. Un vrai miracle d’entrepreneuriat académique.

AL13 : La Chaire, un risque entrepreneurial ?

CPD : « Mon poste était en jeu, mon avenir était en jeu, mes finances personnelles étaient en jeu. Parlons d’un vrai risque de business ! Je fais des parallèles avec l’entreprise : j’étais sûr de mon produit, je savais qu’il existait un marché, l’intérêt était là, mais ça ne veut pas dire qu’automatiquement, le soufflé va prendre. C’est là où il y a plusieurs joueurs importants, des piliers dans le plan de match, qui arrivent au bon moment pour nous aider. J’ai eu cette chance-là. Un homme extraordinaire, que j’ai louangé en privé et publiquement — Claude Castonguay, M. Carte-Soleil est arrivé à ce moment-là et a dit : « Moi, je vais vous aider, Charles-Philippe ».

Photographié par Marie-Pier Lavoie

Allocution de Charles-Philippe David lors de la soirée du 30e anniversaire de la Chaire Raoul-Dandurand, le 9 avril dernier.

Monsieur Castonguay m’ouvrait des portes, on convainquait des gens. Et on est partis avec un chèque de 50 000 $ de Bernard Landry, qui était à l’époque ministre des Relations internationales et qui nous disait avoir confiance en notre projet.

Ce chèque initial de 50 000 $, je le vois aujourd’hui dans un budget de 600 000 $ à 700 000 $ par année. Un investissement plutôt rentable ».

La Chaire, c’était la création de plusieurs personnes. « J’avais le projet, mais fallait-il encore qu’il y ait du monde qui dit que ça les intéresse. L’UQAM a cru à ce projet-là et elle était prête à prendre des risques pour une chaire en sciences humaines. Il n’y en avait pas au Québec ». Le projet était de créer un centre de recherche, plus flexible, plus souple et moins soumis aux lourdeurs administratives ».

AL13 : Et le financement privé était controversé dans le milieu universitaire…

CPD : « C’était une catastrophe ! En sciences politiques, dans une université publique comme l’UQAM, du financement privé, c’était hors de question. C’était idéologiquement teinté et c’était du capitalisme à l’intérieur de l’université. J’entendais : c’est de l’argent sale ! Mais c’était de l’argent dont on avait besoin pour financer des étudiants, de beaux projets de recherche — et les donateurs ne me diront pas quelles seront les conclusions de mes rapports, parce qu’ils ont confiance en moi et en mes chercheurs. C’était un dur combat au début. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, il n’y a pas une chaire qui n’a pas son financement privé. On est vraiment passé d’un monde à un autre. Le changement de culture a été incroyable ». On est vraiment passé d’un monde à un autre. Le changement de culture a été incroyable ».

AL13 : Pourquoi le nom de Raoul Dandurand ?

CPD : « Je ne voulais pas faire de favoritisme corporatif — donner le nom de celui qui donne le plus, par exemple. Je voulais quelque chose qui allait au-delà de tout ça. Je suis allé voir des professeurs d’histoire et l’un d’eux m’a dit : « Tu penses à Raoul Dandurand »? Je ne connaissais rien de ce monsieur-là, comme d’ailleurs 99 % des Québécois aujourd’hui encore. Et là, j’ai découvert le premier Canadien francophone qui s’est vraiment distingué sur la scène internationale. En 1925, il était président de l’Assemblée de la Société des Nations. C’est lui qui a négocié pour que le Canada soit reconnu comme un pays distinct pour ses opinions internationales. Et en faisant mes recherches, j’ai découvert qu’il y avait des lettres échangées avec mon arrière-grand-père, Laurent-Olivier David. Ils étaient tous deux sénateurs en même temps. Je n’avais plus aucune hésitation à donner ce nom à la Chaire. »

Avec sa vision internationaliste et la dénomination de Raoul-Dandurand, Charles-Philippe David donne ainsi une direction claire de l’orientation de la Chaire et de l’intégrité de recherche qui mènera l’institution académique.


« L’ambition donne les moyens, puis les moyens nourrissent l’ambition. »


QUI EST RAOUL DANDURAND ? Raoul Dandurand (1861–1942) est un avocat et sénateur canadien nommé par Wilfrid Laurier en 1898 et considéré comme le père de la diplomatie canadienne. Président de l’Assemblée de la Société des Nations en 1925, il fut l’un des rédacteurs du Protocole de Genève prohibant l’emploi des gaz à la guerre. Le président américain, Woodrow Wilson, le surnommait « le porte-parole de la conscience universelle ». Il fut aussi champion des minorités ethniques en Europe et milita pour l’accueil des Juifs persécutés par l’Allemagne nazie. Économiste et bâtisseur, il négocia le Traité de commerce franco-canadien de 1907 et fut fait grand chevalier de la Légion d’honneur. La Chaire créée en son nom porte ses valeurs fondatrices : indépendance intellectuelle, défense des minorités, multilatéralisme, paix et liberté d’esprit.

AL13 : Comment avez-vous constitué votre équipe au fil des années ?

CPD : « La première chose, c’est par les cours et l’enseignement. On repère les jeunes qui sont allumés, motivés — et que mon flair me disait que je pourrais faire quelque chose avec eux. Ça ressemble un peu à un club de sport. Je me souviens de Frédérick Gagnon : c’était le gars le plus timide que j’avais jamais eu dans mes cours de bac. Mais quand il est arrivé en maîtrise, j’ai commencé à le faire parler, et je me suis dit : quel garçon remarquable. Il m’a fallu un semestre pour conclure : ce gars-là s’en va quelque part et je veux l’avoir dans mon équipe. J’ai pris une bière avec lui et je lui ai dit : écoute, Frédérick, je veux que tu fasses partie de la Chaire.

Il est tombé par terre. Et aujourd’hui, il en est le titulaire. Karine Prémont — première femme professeure de science politique américaine au Québec, elle a fait ses études avec moi. Rafael Jacob a frappé à ma porte depuis l’Université de Pennsylvanie. C’est comme ça que ça marche.

Je les appelle mes prodiges. Parfois, je ne suis pas d’accord avec eux, mais ce sont des gens qui ont marqué toute la société : Frédérick Gagnon, Karine Prémont, Valérie Beaudoin, Rafael Jacob, Élisabeth Vallet, Julien Tourreille et j’en passe. À l’époque, on était seuls, un professeur d’histoire et moi et l’ancien recteur de l’UQAM, Claude Corbo, qui enseignait aussi au au Département de science politique. »

Il explique l’importance d’institutionnaliser une organisation autour des États-Unis parce que la demande n’irait pas en diminuant. Et avec raison : La fin de la Guerre froide, la chute du Mur de Berlin, le 11 septembre 2001, les conflits internationaux, dont l’intervention en Afghanistan, l’invasion de l’Irak, la montée de la Chine, le retour de la Russie, la guerre en Ukraine, les tarifs douaniers américains, Gaza, l’Iran… Sans compter, qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait…

Les valeurs qu’il défendra auprès de son équipe de chercheurs prennent trois tangentes : former, analyser et diffuser. « Je voulais des chercheurs bien formés, qui savent analyser et synthétiser de manière que ce soit compréhensible pour les gens, le grand public ». Et enfin, comme le lui avait inculqué le Collège militaire, aller au-delà des seuls murs de la salle de classe. « C’est important qu’on soit vus, lus et entendus. C’est ma règle d’or depuis 30 ans. On a créé un produit, je peux l’appeler comme ça, qui a correspondu aux attentes des gens. On est le centre de référence sur les États-Unis au Québec et même ailleurs ».

Le terreau international devient un terrain de jeux beaucoup plus important qu’il ne l’a jamais été. « La globalisation mondiale s’est refermée depuis la chute des tours du WTC, le 11 septembre 2001, faisant place à tous les mauvais coups et tous les mauvais joueurs qui en ont profité. L’optimisme est demeuré malgré tout avec la présidence Obama.

Puis le monde s’est écroulé au premier mandat de Trump. Le plus gros changement est survenu en février 2022, avec l’invasion de l’Ukraine. Depuis, on est dans ce que j’ai appelé un recul des relations internationales. C’est comme une chute boursière […] on ne remonte pas, on descend, on descend. »

On est face au chant du cygne du monde unipolaire.

« On est clairement passé à un monde multipolaire aujourd’hui. On est dans une période vraiment de recul. »

C’est dans ce vide de gouvernance que se créent les crises commerciales, les guerres régionales et les coups de force tarifaires, dont les PME québécoises de l’aluminium sont les premières victimes.


La multipolarité, c’est quoi? La multipolarité mondiale est marquée par une instabilité accrue et une incohérence stratégique, en raison du retrait de grandes puissances et de la montée en puissance d’acteurs émergents. Le monde actuel traverse précisément un moment de transition. L’ordre unipolaire américain s’érode et l’ordre multipolaire qui le remplace n’est pas encore structuré.


Trump 2.0 : Fragiliser des assises

Selon Charles-Philippe David, le 47e président des États-Unis, Donald Trump, n’est pas un stratège calculateur, mais plutôt un opportuniste instinctif qui exploite les failles d’un système démocratique fragilisé. Et les conséquences pour le Canada — et pour l’industrie de l’aluminium en particulier — sont potentiellement dévastatrices.

« Il s’est donné la volonté de rendre sa grandeur à l’Amérique. Je pense qu’il va, en fait, contribuer à fragiliser encore plus les assises de la puissance américaine et accélérer un peu plus son déclin. C’est contre-productif. Ça va dans le sens contraire de ce qu’on devrait faire ».

CPD : « Absolument différent. Lors de son premier mandat, il y avait encore autour de lui des gens qui pouvaient le freiner, des adultes dans la pièce — comme on dit — qui modéraient ses impulsions. Aujourd’hui, il a appris. Il a éliminé les résistances. Il dispose de pouvoirs extrêmement étendus et d’une équipe qui lui obéit. Les contre-pouvoirs sont moins enclins à le contrer, ou plus réfractaires à lui dire : ça suffit. Et il gruge, il gruge, il gruge. C’est un grand opportuniste. Et malheureusement, il considère le Canada comme des immeubles à acquérir. S’il y a une opportunité de faire une bonne affaire, il va tenter le coup ».

AL13 : Y a-t-il une stratégie derrière ses actions, ou on surrationalise ?

CPD : « Je le dis tous les jours, on surrationalise constamment. Le besoin que les gens ont de chercher des grandes explications ne fonctionne pas avec lui. N’importe quelle personne qui l’a côtoyé dans le monde des affaires ou de l’immobilier vous dirait : ne cherchez pas, c’est personnel chez lui. Il n’y a pas de plans rationnels, sauf l’opportunité de la victoire, d’agrandir son pouvoir, d’être important, d’être le centre du monde. Notez au passage le mot le plus absent du dictionnaire de la politique américaine actuelle, la diplomatie ».

La « tragédie trumpienne »

En effet, la vision de Donald Trump repose sur quatre leviers qu’il applique à tous : punir par les tarifs. Dominer par la monnaie.

SAVIEZ-VOUS QUE ? Charles-Philippe David est titulaire d’un doctorat de l’Université de Princeton en politique et affaires internationales, ainsi que d’une maîtrise de l’Université de Carleton en affaires internationales. Il occupe le poste de professeur en science politique de l’Université du Québec à Montréal et spécialisé en relations internationales, en géopolitique occidentale et en analyse des politiques étrangères.

Submerger par la technologie et imposer la paix par la force. C’est un système forgé non pour négocier un équilibre, totalement à l’encontre de la diplomatie, qui vise à imposer une domination.

« Nous sommes dans une phase d’égo, en politique américaine. C’est le plus mauvais président de tous les temps, selon les historiens américains qui étudient la présidence américaine depuis toujours, et pour ajouter à l’ironie du sort, il est en lutte avec lui-même et son premier mandat, pour savoir lequel des deux est le pire. […] je le compare à un pyromane. Vous avez ici et là des foyers d’incendie potentiels parce que structurellement, on a mal construit une maison, on a laissé des déchets traîner. Mais ça prend quand même un pyromane pour qu’un vieux bâtiment prenne feu et emporte tout un quartier. Trump a eu ce flair incroyable d’exploiter le mécontentement. […] mais d’autres présidents auraient choisi une autre manière de faire. Donc oui, je pense qu’un homme change le monde actuellement ».

Nous sommes par conséquent aux premières loges d’une rupture qualitative sans précédent dans l’histoire moderne du Canada et des États-Unis où l’administration américaine au pouvoir use d’une diplomatie factice, simulée, feinte.


LES RELATIONS CANADA–ÉTATS-UNIS : 30 ANS EN RÉSUMÉ. De Clinton à Biden, les relations canado-américaines ont généralement été saines et mutuellement bénéfiques, fondées sur une intégration économique profonde. Mais elles n’ont jamais été exemptes de tensions : le bois d’œuvre (conflit quasi permanent), la gestion de l’offre agricole, les pipelines (Keystone XL), et le financement de l’OTAN ont été des irritants récurrents. Ce qui est inédit avec le retour de Trump en 2025, c’est la remise en question de la relation elle-même — son existence, ses fondements, et même la souveraineté canadienne.


L’aluminium québécois

L’industrie de l’aluminium québécois est au cœur des turbulences commerciales actuelles. La dépendance est structurelle et la vulnérabilité, immense.

AL13 : Le président américain justifie les tarifs douaniers sur l’aluminium par des motifs de « sécurité nationale ». Comment le Canada — premier allié des États-Unis — peut-il représenter une menace ?

CPD : « Il ne la représente évidemment pas. C’est un prétexte juridique. L’article 232 de la Trade Expansion Act permet d’invoquer la sécurité nationale pour contourner les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). C’est une astuce légale. La vraie motivation, c’est la politique intérieure américaine — protéger des États pivots comme la Pennsylvanie, nourrir une rhétorique de America First qui résonne dans certains comtés. Mais ça n’a rien à voir avec une menace réelle ».

Ce qui est absurde dans l’histoire, c’est que les États-Unis dépendaient du Canada pour plus de 50 % de leur consommation d’aluminium en 2024. Ils produisent environ 860 000 tonnes par an pour des besoins de 5 millions de tonnes. Alors ils taxent ce dont ils ont absolument besoin. « C’est contre-productif jusqu’à l’absurde », souligne Charles-Philippe David.

Photographié par Sylvain Légaré

Christopher Skeete, ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Martin Imbleau, président du conseil de direction de la Chaire Raoul-Dandurand, Martine St-Victor, maître de cérémonie, Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, Stéphane Pallage, recteur, et Charles-Philippe David, fondateur de la Chaire, lors de la soirée du 30e anniversaire de la Chaire Raoul-Dandurand.


AL13 : L’automobile américaine est l’une des premières victimes — Ford, GM, Stellantis paient 50 % de plus pour l’aluminium canadien. Comment une industrie peut-elle « redevenir grande » en se tirant dans le pied ?

CPD : « C’est exactement la contradiction fondamentale ».

On le sait, l’automobile, la construction, l’aéronautique, l’électronique, les emballages — tous ces secteurs dépendent massivement de l’aluminium importé. Et Trump taxe cet aluminium à 50 %. Des centaines d’entreprises américaines, des millions de travailleurs américains sont impactés négativement.

Le contraire devait se produire, selon les pronostics de Make America Great Again (MAGA). La réalité, c’est qu’on ne reconstruit pas des alumineries en quelques mois — ça prend des décennies et des milliards de dollars d’investissements, plus des sources d’énergie que les États-Unis n’ont pas en quantité suffisante. Mais lui, ça ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est le spectacle, la domination, et les recettes douanières à court terme »

AL13 : Les entreprises américaines souffrent aussi de ces tarifs — pourquoi n’entend-on pas un tollé massif de leur part ?

CPD : « Parce qu’elles ont peur de lui. Il a beaucoup de mesures de rétorsion. Ceux qui osent se lever contre lui, il les attaque — publiquement, sur les réseaux sociaux, parfois avec des mesures concrètes de rétorsion réglementaire. Les associations industrielles ont plus d’influence auprès des gouverneurs et des législatures d’États que directement à la Maison-Blanche. Et puis, il y a aussi la question du profit. Certains entrepreneurs trouvent des moyens de tirer avantage de la situation à court terme. Mais la coalition d’entreprises américaines et canadiennes qui se battraient ensemble ? C’est une bonne idée, et ça se fait à la marge. Mais face au président, la liste de ceux qui décident de courber l’échine est malheureusement beaucoup plus longue que la liste de ceux qui se tiennent debout ».

AL13 : Le Québec concentre 90 % de l’aluminium primaire canadien. Est-ce que Washington comprend ou se soucie de l’impact particulier sur le Québec ?

CPD : « Très franchement, pas vraiment. Le Québec est largement invisible à Washington. Ce n’est pas que les gens nous haïssent — au contraire, j’entends des Américains qui nous disent : on est désolés, on n’approuve pas ce qui se passe, vous êtes notre extraordinaire voisin canadien. Il y a une vraie chaleur. Ils comprennent qu’il y a un intérêt mutuel entre les deux pays. Mais les décisions se prennent au Bureau ovale par un homme qui fonctionne à l’égo et à l’opportunisme. Le président des États-Unis dispose de moyens extrêmement puissants et les États voisins du Québec — New York, le Vermont, le Maine — ont certes des intérêts économiques communs avec nous, mais leur influence directe sur la Maison-Blanche est limitée. C’est une situation inédite que l’on vit. Cela a un gros impact sur notre sécurité, puis ça nous fragilise ».

ACCORD Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) Cet accord entre le Canada, les États-Unis et le Mexique régit les échanges commerciaux entre ces trois pays, depuis le 30 novembre 2018. Il a pour objectif de consolider l’accès au marché nord-américain de manière intégrée avec des règles de libre-échange. Une révision obligatoire de l’entente est prévue pour le 1er juillet 2026 pour examiner la continuité de l’accord jusqu’en 2036. Selon le site du Gouvernement canadien, depuis 1989, les accords de libre-échange nord-américains ont permis une croissance économique et une augmentation du niveau de vie de la population des trois pays membres.

AL13 : Et l’ACEUM, Trump peut-il s’en retirer unilatéralement ?

CPD : « Ce n’est pas clairement établi en droit. L’accord a été adopté par le Congrès — et le président a le pouvoir de négociation, mais le Congrès a le pouvoir de ratification. Par contre, le Congrès n’a pas le pouvoir constitutionnel d’empêcher le président de mettre fin à un traité. Ça n’a jamais existé dans l’histoire constitutionnelle américaine. Donc, il peut faire beaucoup de dommages. Ce que je pense, c’est que l’accord est en phase de soins palliatifs. On se prépare à des négociations bilatérales séparées — Canada d’un côté, Mexique de l’autre. Et dans ce contexte, pour l’aluminium, c’est une situation très difficile : chaque industrie devient un levier de pression. L’aluminium aujourd’hui, demain le bois d’œuvre, après-demain l’énergie. Et ça, ça fragilise notre relation. Je suis plus optimiste pour le Mexique que je ne le suis pour nous. […] Je pense qu’on est assez proche des Mexicains justement pour agir ensemble. J’ai d’ailleurs recommandé qu’on fasse une stratégie commune. […] peut-être en privé, mais je n’ai pas l’impression que c’est perceptible actuellement ».


L’IMPACT EN CHIFFRES. En 2023, 96 % des exportations d’aluminium brut du Québec étaient destinées au marché américain qui recevait pour 8,8 G$ d’aluminium québécois. En janvier 2025, 95 % de l’aluminium produit au Québec était encore exporté aux États-Unis. Entre mars et juin 2025, les tarifs sur l’aluminium canadien passent de 25 % à 50 %. Selon Statistique Canada, l’exportation de l’aluminium québécois passe à 63 % et la réorientation vers l’Europe s’accélère, notamment vers les Pays-Bas où 26 % de la production québécoise d’aluminium est envoyée à partir de juin 2025, contre zéro en janvier. Février 2026 : la Cour suprême américaine a jugé certains tarifs de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) illégaux, mais les tarifs sur l’acier et l’aluminium restent en vigueur sous d’autres règles.


Se diversifier ou mourir

Si la crise tarifaire a au moins un mérite, c’est celui de forcer une conversation qui aurait dû avoir lieu bien avant. Depuis des décennies, économistes et stratèges sonnaient l’alarme sur la dépendance excessive des économies québécoise et canadienne envers le marché américain. La commotion Trump pourrait-elle finalement provoquer le grand virage de la diversification?

Charles-Philippe David rappelle la tournée mondiale du Premier ministre canadien, Mark Carney, pour faire bouger les choses. Ensuite, il nous lance : « Why Canada should join the European Union », en citant le magazine économique britannique The Economist qui suggérait, en début d’année 2025, que l’Union européenne invite le Canada à devenir son 28e membre, notamment pour ses ressources énergétiques.

Il poursuit : « Légalement et constitutionnellement, c’est complètement fou pour beaucoup de raisons, mais quand il y a une volonté politique, pourquoi pas? Il existe un rapprochement historique entre le Canada et l’Union européenne. Tout est envisageable. Est-ce que c’est vraiment normal qu’on ait un si faible commerce avec eux, plein de pays qui nous ressemblent? Je sais que les gens vont dire que c’est plus facile d’envoyer notre camion à travers la frontière – à court terme, j’en conviens. Mais si le camion doit traverser un champ de mines tarifaires, peut-être que c’est mieux qu’il prenne le bateau. C’est un peu plus de temps, mais avec plus de clients fiables que vous ne le pensez. […] ce qui se passe avec les Américains, c’est un peu l’électrochoc qu’on avait besoin pour qu’on commence à regarder vers d’autres marchés. Je pense que Carney vous répondrait candidement en disant : Madame, c’est exactement ce que je fais actuellement ».

AL13 : Vers où se tourner ? L’Europe ? L’Asie ? La Chine ?

CPD : L’Europe d’abord. On a le programme Horizon Europe sur l’innovation — le Canada est partenaire, pas les États-Unis. C’est un avantage. L’Asie aussi — la Corée du Sud devient un partenaire important. Les pays nordiques prennent conscience qu’ils ont des intérêts communs avec nous. Et la Chine ? C’est compliqué. On n’est pas sans ignorer les enjeux de droits de la personne. Mais regardez l’Australie — ils font affaire avec la Chine, ils mettent une main sur un œil et ils développent leur route maritime, le lien global entre les deux pays. C’est pas élégant, mais c’est pragmatique ».

Selon Charles-Philippe David, il est impossible de prévoir ce qui va se passer au cours des trois prochaines années. « On est dans un monde d’imprévisibilité complète. Et une fois cela dit, on essaie de parer l’incertitude. La première étape de ce processus concerne les élections de mi-mandat dans six mois ». Une victoire des démocrates dans les deux Chambres amènerait des changements majeurs, des blocages sévères et un sacré frein aux ambitions de l’administration Trump – Tariff Man.

« Donc, pour nous, c’est une bonne chose. Ça veut dire que pour nous – le Québec et le Canada – normalement, on devrait être un peu mieux protégés… en principe ».

AL13 : Et si les relations canado-américaines revenaient à la normale, devrait-on continuer à regarder vers l’Europe ?

CPD : « Je pense que lorsque ça force des changements de plans, que ça prend du temps à les mettre en place, vous ne pouvez pas croire que ça va revenir comme c’était. Je pense que la fracture est durable. […] il y a une tendance au protectionnisme américain. Ça ne date pas de Trump. Lui vient juste clore la vente de manière grotesque. On s’est toujours dit : on va attendre qu’il parte, puis le prochain, il va être gentil avec nous. Mais, c’est de moins en moins vrai. Les politiques sont là pour préserver les votes ».

AL13 : Mais concrètement, comment une PME de l’aluminium peut-elle planifier son avenir quand Trump peut doubler les tarifs un lundi, les suspendre un mercredi, et les retripler un vendredi ?

CPD : « C’est le drame. Dans un monde d’imprévisibilité complète, planifier sur trois ans devient un exercice quasi héroïque. Ce que je dirais aux gens de l’industrie de l’aluminium :

Ne comptez pas sur la Maison-Blanche pour être raisonnables à court terme. Travaillez sur les deux fronts simultanément : des représentations ciblées auprès des gouverneurs et des législatures d’États qui ont des intérêts économiques avec vous — c’est là que vous avez le plus d’influence — et une accélération de la diversification vers d’autres marchés. Et misez sur ce qui vous distingue vraiment : l’aluminium vert ».

AL13 : Justement — l’aluminium vert, l’avantage hydroélectrique du Québec, ce sont des arguments qui devraient peser quand on sait que le Québec produit l’aluminium le plus écologique au monde grâce à son hydroélectricité et que dans le contexte de transition énergétique mondiale, que c’est un atout stratégique irremplaçable?

CPD : « Il devrait peser énormément. Mais ça résonne mal à Washington actuellement, parce que Trump a tourné le dos à tout ça — la transition verte, les accords climatiques, la durabilité. L’argument, cependant, résonne très bien en Europe et dans les pays qui ont des objectifs carbone sérieux. C’est là qu’il faut aller le porter. La décarbonisation de la filière aluminium, c’est votre meilleur argument commercial pour les marchés qui y croient — et heureusement, il y en a beaucoup sur la planète.

L’Observatoire sur les États-Unis, un modèle à suivre?

Le modèle de la Chaire Raoul-Dandurand — centre de recherche, observatoires thématiques, interface entre science et grand public — a fait ses preuves en études stratégiques. La question s’est naturellement posée, dans le cadre de cette grande entrevue, de l’applicabilité d’un modèle similaire pour l’industrie de l’aluminium québécois.

AL13 : Le modèle de la Chaire Raoul-Dandurand est un modèle inspirant. À votre avis, l’industrie de l’aluminium devrait-elle se doter d’un observatoire dédié ?

CPD : « Je ne peux pas nier que ça a de l’intérêt. Et ça dépasse les seuls calculs économiques — c’est une vision d’entreprise, une vision de développement, une vision de société. Je pense que ce serait drôlement

apprécié et appréciable d’avoir cela. Mais je poserais d’abord la question : est-ce qu’il existe un tel centre au Canada ? Et ma première recommandation, ce serait que ce centre se distingue par son bilinguisme — que ce soit ici au Québec, mais que tout le monde comprenne que ça affecte l’ensemble de l’industrie canadienne. Surtout dans la perspective nord-américaine où on est en pleine renégociation de tout ».

AL13 : Quelle mission lui donneriez-vous ?

CPD : « Il y a tout l’aspect des politiques commerciales, qui sont au cœur des enjeux actuels. Un observatoire de l’aluminium permettrait de sortir de la réaction aux symptômes pour identifier les causes structurelles et agir en amont. Et surtout — il faut viser le bon auditoire. Ce n’est pas juste les décideurs. C’est le grand public aussi. Les décideurs écoutent leur électorat. Il faut travailler l’auditoire. Comme le café — ça va percoler, puis à un moment donné, ça produit la saveur qu’on veut ».

Photographié par Nathalie St-Pierre

Simulation de la prise de décision au sein de la Maison-Blanche organisée par Charles-Philippe David, professeur du Département de science politique de l’UQAM, dans le cadre du séminaire de maîtrise sur la politique étrangère des États-Unis en 2018.


AL13 : Dans ma belle naïveté, je me dis toujours qu’il y a quelque chose de positif qui ressort d’une situation négative et défavorable. Quel est l’aspect positif de l’ère Trump pour les entreprises du Québec et du Canada?

CPD : Trump nous administre un électrochoc. Voilà, c’est ça le positif. Mais ça ne vaut quelque chose que si on le reconnaît et qu’on en tire les bonnes conclusions. Qu’on ne dise pas : attendons qu’il parte. Qu’on ait une vraie stratégie à long terme, pas une pensée de courte vue. Ça fait longtemps qu’on prêchait, dans le désert, sur la diversification des marchés. Là, il y a peut-être une fenêtre pour que ce soit vraiment fait. Ça force des conversations que l’on n’aurait pas eues. Il y a des gens qui me disent en privé : finalement, c’est peut-être ce dont on avait besoin. Je ne dis pas que les dommages ne sont pas réels — ils le sont énormément. Mais si on est capables de transformer cet électrochoc en vrai changement de trajectoire à long terme, alors oui, il y a quelque chose de positif là-dedans.

« Ce dont on est le plus fier ? D’avoir remis les clés de la maison en me disant que j’ai confiance qu’elle va rester en état — et même aller de mieux en mieux. »

Aujourd’hui, après trois décennies d’expertise, après six présidents américains, après nombre de crises humanitaires et conflits territoriaux, d’attentats et j’en passe, la Chaire Raoul-Dandurand et son fondateur, Charles-Philippe David, ont partagé avec nous une analyse des enjeux économiques actuels, et à la fois, un portrait des impacts de la « tragédie » trumpienne sur la géopolitique mondiale, dans une perspective reliée à l’industrie de l’aluminium.

Ce fut aussi l’occasion d’une prise de conscience pour

UN OBSERVATOIRE DE L’ALUMINIUM : L’IDÉE EN BREF. Inspiré du modèle de la Chaire Raoul-Dandurand, un Observatoire de l’aluminium québécois pourrait remplir plusieurs fonctions complémentaires : veille stratégique sur les marchés mondiaux et les politiques tarifaires; identification proactive de nouveaux marchés d’exportation (Europe, Asie, Amérique du Sud) ; interface entre la recherche et les besoins concrets des entreprises : producteurs, équipementiers et transformateurs ; production d’avis et recommandations pour les gouvernements; suivis de l’aluminium vert et de la décarbonisation de la filière ; rayonnement international du Québec comme leader mondial de l’aluminium. Une structure légère, bilingue, multipartenaire : maisons d’enseignement, centres de recherche universitaires et collégiaux, gouvernements, industrie.

unifier les forces vives du milieu, afin d’assurer la pérennité de l’écosystème québécois de l’aluminium.

La diversification des marchés et la réduction de la dépendance envers un seul donneur d’ordres, un seul gouvernement, un seul pays, s’avèrent essentielles pour éviter l’affaiblissement de l’innovation des entreprises du Québec. « On ne peut se diversifier sans innover. Le rôle de l’innovation dans tout cela devient extrêmement important », soutient la présidente-directrice générale du CQRDA, Marilyne Simard. Et c’est sans compter les risques liés à la diminution de la productivité, à l’effritement de la résilience et la vulnérabilité aux fluctuations économiques comme les tarifs douaniers ou encore les changements stratégiques d’un unique partenaire auxquels il faut résister.

Maintenant, dix ans après avoir passé le flambeau à son successeur, Frédérick Gagnon en 2016, Charles-Philippe David constate que la Chaire a tout traversé et est toujours debout, toujours pertinente — plus que jamais, en réalité. Cela lui donne le privilège de continuer à observer, à analyser, à écrire et à interpeller.

SAVIEZ-VOUS QUE ? Charles-Philippe David est un reconnu comme l’un des plus grands experts mondiaux dans son domaine. Au cours de sa carrière, il a eu l’opportunité d’enseigner en tant que professeur invité aux Université de Duke, à UCLA, à l’Université du Vermont, à Paris II, Lyion III, Montpellier III, Grenoble, Nice, sans oublier les Universités de Montréal et Laval.

Pour l’industrie de l’aluminium québécois, le message est clair : l’heure n’est plus à l’attente d’un retour à la normale. La normalité d’avant n’existera probablement plus — du moins, pas de sitôt. Ce qui s’impose, c’est la transformation par la diversification des marchés, la montée en valeur ajoutée, l’accélération de l’aluminium vert, et peut-être — pourquoi pas — la création d’une instance de réflexion stratégique propre à la filière, capable d’anticiper plutôt que de subir.

L’aluminium québécois est un produit d’exception qui est élaboré de manière unique, rigoureuse et remarquable, dans des conditions environnementales sans équivalents. Le monde en a besoin. Il reste à construire le récit, les alliances, et les marchés qui le reconnaîtront à sa juste valeur.

Face à la fragilité structurelle qu’exposent les droits de douane américains, la présidente-directrice générale du CQRDA croit fermement que la diversification des marchés, l’accélération de l’aluminium vert et le renforcement de l’intelligence stratégique de la filière ne sont plus des options, mais des impératifs.

« À cet égard, le CQRDA entend mobiliser ses membres et partenaires pour transformer cet électrochoc en véritable levier de transformation et d’innovation durable pour l’écosystème québécois de l’aluminium »

Marilyne Simard

Présidente-directrice générale du CQRDA


La Chaire Raoul-Dandurand célèbre ses 30 ans en 2026. Le CQRDA lui souhaite longue vie pour éclairer et soutenir l’industrie de l’aluminium du Québec dans ses décisions et développements futurs pour encore les 30 prochaines années au moins.


Photographié par Audrey Boivin Photographe

L’équipe d’AL13 souhaite remercier l’École de technologie supérieure (ÉTS) pour son accueil, dans le cadre de la réalisation de la Grande entrevue avec Charles-Philipe David. La nouvelle présidente-directrice générale, Marilyne Simard, a assisté et participé à sa première Grande entrevue, réalisée en mars dernier.