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par Guy Bordeleau, ing., M. Sc.

Le 17 juin dernier, le Centre québécois de recherche et de développement de l’aluminium tenait son Assemblée générale annuelle à laquelle ont participé plusieurs intervenants de l’industrie et d’organisations, qui agissent en support dans la filière aluminium. Pour l’occasion, monsieur Richard Ouellet, professeur titulaire en droit international économique à l’Université Laval, fut invité comme conférencier et a dressé un portrait lucide des défis auxquels font face les industriels canadiens. Son message était clair : il est temps de réorienter nos efforts d’exportation vers l’Europe et l’Asie.

Ce conseil prend une résonance particulière dans une guerre commerciale bien amorcée par le président américain Donald Trump. Depuis son retour à la présidence en janvier 2025, Il a ravivé l’un de ses chevaux de bataille favoris : le protectionnisme tarifaire. Le 2 avril, lors d’un événement baptisé Liberation Day, il annonçait une série de hausses douanières touchant notamment l’acier, l’aluminium, les véhicules électriques et les panneaux solaires, des secteurs dits « stratégiques » pour la sécurité nationale américaine.

Pour le Canada, dont plus de 75 % des exportations sont destinées au marché américain, les répercussions sont immédiates et potentiellement destructrices. L’aluminium québécois, produit à faibles émissions grâce à l’hydroélectricité, pourrait ironiquement se retrouver désavantagé au profit d’alliages produits à moindre coût… et avec une empreinte carbone bien plus élevée. Le paradoxe n’échappe pas aux analystes : « Le protectionnisme de Trump ne protège rien. Il étouffe ses alliés économiques sous prétexte de sécurité », observe un économiste européen cité dans Climats hostiles, le dernier rapport de l’OFCE[1].

[1] Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) : Organisme indépendant de prévision, de recherche et d’évaluation des politiques publiques, accueilli en son sein par la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP)

Richard Ouellet a exhorté les acteurs de l’industrie à repenser leur stratégie : « Il ne s’agit plus seulement de contourner les barrières américaines, mais de bâtir de nouveaux ponts commerciaux. L’Accord économique et commercial global (AECG) avec l’Union européenne offre des débouchés intéressants. Et en Asie, la demande pour l’aluminium de qualité est en forte croissance. »

Il a aussi insisté sur la nécessité de parler le langage des normes environnementales et sociales, devenu un critère déterminant pour les marchés européens.

Sur le terrain, la guerre tarifaire ne se contente pas de créer un climat d’incertitude : elle fragilise directement les chaînes d’approvisionnement et les prix à la consommation. D’après le Yale Budget Lab[2], les hausses de droits pourraient coûter jusqu’à 2 300 dollars par an aux ménages américains. « Ces tarifs sont des taxes cachées, qui pèsent sur chaque achat de vêtements, d’électronique ou d’automobile », dénonçait récemment l’économiste Paul Krugman[3]. À cela s’ajoute une instabilité chronique. Comme l’a démontré le mois dernier la brève trêve entre la Chine et les États-Unis, les décisions de l’administration Trump semblent « écrites au crayon », selon les mots d’un dirigeant d’entreprise américaine. Cette imprévisibilité sème la panique sur les marchés, alimente la volatilité boursière et freine les investissements à long terme.

[2] Budget Lab of Yale : Centre de recherche politique non partisan qui fournit une analyse approfondie des propositions de politiques fédérales pour l’économie américaine.

[3] Paul Krugman : Économiste américain, lauréat du prix Nobel d’économie en 2008 pour ses travaux sur les modèles du commerce international et la localisation de l’activité économique. Professeur à la City University of New York, il ajoute sa voix avec ceux qui dénoncent les nouveaux droits de douane américains comme « un désastre » menaçant le commerce international.

 Pour le Canada, la voie est étroite, mais pas inexistante. Le repositionnement vers l’Europe pourrait s’appuyer sur des standards partagés en matière d’environnement et de gouvernance. En Asie, les marges sont serrées, mais le potentiel de croissance reste réel. La Chine, à elle seule, est capable de fournir l’ensemble des besoins mondiaux en aluminium, ce qui place ses concurrents devant un défi de taille. Toutefois, comme l’a souligné Richard Ouellet lors de sa conférence, tous les pays asiatiques ne sont pas alignés avec l’économie chinoise, certains y étant même ouvertement hostiles, à commencer par le Japon. C’est précisément dans ces espaces de dissidence économique que des opportunités peuvent émerger, notamment pour des marchés de niche à forte valeur ajoutée, où l’expertise canadienne et ses normes de production durables peuvent constituer un avantage stratégique. Encore faut-il que les PME canadiennes emploient les outils, les appuis et les informations qui sont disponibles pour saisir ces opportunités.

Au-delà des chiffres, c’est un choix stratégique qui s’impose : continuer à dépendre d’un partenaire imprévisible, ou bâtir une résilience économique par la diversification. Le message de Richard Ouellet à la 33e AGA du CQRDA résonne comme un appel à l’action : « Le monde change. À nous d’y prendre notre place. »

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 AUTEUR :

Guy Bordeleau, ing., M. Sc.

Agent de développement recherche et innovation | Mauricie et Centre-du-Québec

Centre québécois de recherche et de développement de l’aluminium

guy.bordeleau@cqrda.ca

RÉFÉRENCES

BLOT, C. et al., Climats hostiles. Perspectives 2025-2026 pour l’économie mondiale, Revue de l’OFCE, 2025, n°189, pp. 51-90.

KIRVAN, T., Tariffs and tensions: How Trump’s trade strategy impacts allies, industries, and U.S. consumers, Weekly Primerus Press, 20 mai 2025.

Conférence de Richard Ouellet, professeur de droit international économique à l’Université Laval, tenue lors de l’AGA du CQRDA, 17 juin 2025.